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Ce qu'on raconte après la victoire n'a pas eu lieu pendant

Par · · 5 min de lecture

La mentalité, le caractère, l'esprit de groupe : des explications qui apparaissent toujours après le résultat, jamais avant. Ce n'est pas anodin.

Faites l'expérience : relisez ce qui s'écrit sur une équipe avant un grand match, puis ce qui s'écrit après. Les mêmes faits produisent deux récits opposés selon l'issue, et personne ne le relève.

Le vocabulaire à sens unique

Un collectif qui gagne serré a du caractère. Le même collectif, s'il avait perdu, aurait manqué de lucidité dans les moments importants. Un entraîneur qui change de système en cours de match est audacieux en cas de victoire, brouillon en cas de défaite.

Ces qualificatifs ne décrivent rien d'observable. Ils sont attribués à partir du résultat, puis présentés comme sa cause. C'est un renversement complet, et il structure l'essentiel du commentaire sportif.

Si une explication n'est jamais formulée avant le match, ce n'en est pas une.

Pourquoi ça tient

Parce que ces récits sont satisfaisants. Le sport produit énormément de hasard — un poteau, une déviation, une décision serrée — et l'aléa est une explication qui ne fait plaisir à personne. Le récit de la mentalité redonne du sens et de l'intention à des séquences qui n'en avaient pas.

Il rend aussi service aux acteurs, qui préfèrent tous une victoire attribuée à leur travail plutôt qu'à la chance, et c'est humainement compréhensible.

Ce que ça coûte

Un vrai coût d'analyse. Si l'on croit qu'une équipe gagne parce qu'elle a du caractère, on cesse de chercher ce qui a effectivement changé — un poste, une distance entre les lignes, un rythme. On se prive du seul type d'explication qui permettrait d'anticiper quelque chose.

Et ça produit des jugements très instables sur les joueurs, dont la réputation suit les résultats collectifs bien plus que leurs propres prestations.

Le test que j'applique

Avant d'écrire qu'une équipe a gagné pour une raison, je vérifie que j'aurais pu formuler cette raison la veille. Si je ne l'aurais pas fait, c'est que je suis en train de raconter la fin de l'histoire à l'envers — et je préfère alors écrire simplement que le match s'est joué à peu de chose, ce qui est souvent la description la plus exacte.

Portrait de Julien Vaillant

Chroniqueur sport

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